Pas de mot

Je n’ai pas de mots.
Je ne les trouve pas, je ne les trouve plus… Je raye, je rature, je me trompe, je réessaye, et je n’y arrive pas : les pierres sont toujours là… Les pierres sont toujours là.

Cathy Ytak
Image de Joëlle Jolivet

Mémoire de pierre

Des pierres sous un pont.
Des pierres plutôt que des corps.
Des pierres,
inertes comme des pierres tombales.

Pourtant, elles sont belles, ces pierres. Belles en elles-mêmes et bonnes à transformer. À tailler, à sculpter, à transformer en oeuvres d’art.

A-t-on jamais vu une pierre laide ?

Ce sont les intentions des hommes qui sont laides.

L’humain est doué pour la cruauté, la bêtise, l’abjection, il y fonce tête baissée, la conscience anesthésiée, la mémoire atrophiée.

La peur de l’autre lui fait perdre son sens commun.

Sans sourciller, il transforme les pierres des cathédrales en verrues, en furoncles, en taches blêmes, et hausse les épaules.

– Non mais quoi ? On est chez nous, on fait ce qu’on veut.
– C’est quoi le problème ? Hein ?
– On n’a écrasé personne.

Ont-ils pris toute la mesure de leur décision ceux qui, de leurs bureaux débordant de paperasse, ont fomenté le transfert de ces pierres ?

Honte sur eux d’avoir pensé “anti” plutôt que “accueil”, “fout le camp” plutôt que “fraternité”.

Savent-ils que l’humiliation marque au fer rouge ceux qui en sont victimes ?

Ces réfugiés sont le levain de demain.

Certains grandiront ici, iront à l’école de la République, travailleront à nos côtés, se marieront, feront des enfants, seront enterrés dans cette terre.

Et ils se souviendront, et leurs enfants et les enfants de leurs enfants après eux, de ce sinistre éboulis saluant leur arrivée dans notre beau pays de France, leur pays.

Triste entrée en matière.

Marie Sellier

Cailloux

Un jour de février 2017, de gros rochers ont été déposés par la mairie de Paris sous le pont de la chapelle, boulevard Ney dans le 18e arrondissement.

Ces pierres, vous les avez déposées pour empêcher les réfugiés de s’installer en attendant leur rendez-vous au centre humanitaire. Comme s’il fallait encore les éprouver, après la douleur traversée, la souffrance des jours et des nuits de marche. Continuer la lecture de « Cailloux »

Journal des pierres

Une semaine à la porte de la Chapelle

Vendredi 10 janvier

C’est le soir.

Une dernière connexion sur Facebook. Je découvre des photos postées par le collectif Solidarité Migrants Wilson. Des pierres installées sous le pont porte de la Chapelle, là où les exilés s’abritent en attendant de pouvoir entrer dans le centre humanitaire saturé. Parmi ces photos un peu floues de blocs de pierres éclairés par la lumière jaune verte d’un réverbère, un homme regarde l’objectif, calmement. Il est assis entre trois pierres.

La pose de ces pierres, là, est d’une froide hostilité. Continuer la lecture de « Journal des pierres »

Des jours marqués de pierres sombres

Il y a des jours marqués de pierres sombres.

Des premières pierres qui détruisent les édifices trop fragiles.

Il y a des jours où je ne voudrais pas être une femme, un homme de la famille de ceux qui ont jeté ces blocs rocheux là, juste à cet endroit, là où des femmes et des hommes qui n’ont pas de toit viennent s’abriter, se protéger du froid, de la pluie et de l’absence de regards.

On a déposé des pierres sous les piles d’un pont. On a jonché le sol de monolithes aux angles crus ; on a voulu éradiquer un espace pour en faire un non lieu, pour lapider la terre, à corps perdu. Continuer la lecture de « Des jours marqués de pierres sombres »

Des pierres…

Des pierres. D’énormes blocs. Des pierres dont on fait des maisons, des abris ? Non. Des pierres énormes placées sous un pont, pour empêcher de dormir dessous, serrés comme on peut dans l’hiver, en attendant qu’une porte s’entrouvre. Des blocs de pierre. Des pierres de larmes. Des blocs de peine. Des blocs de larmes. Des barrières qui font honte. Incompressibles. Incompréhensibles. Inacceptables.

Benoit Broyart
Image Joëlle Jolivet