Ce que je n’ai pas pu vous dire

Dimanche 12 mars, hôtel Pasteur, 17h30. La vente d’illustrations se termine, la foule reflue. Je prends le temps de me promener. Il reste quelques illustrations aux murs de la salle d’exposition, taches de couleurs gaies sur le crépi qui s’effrite. Des enfants courent et leurs rires résonnent dans cet espace presque vide à présent. Dans la salle du fond, deux ateliers sont encore en cours. Je m’assois à côté d’un petit blond qui tamponne assidûment de jolis brins d’herbes, échange quelques mots avec Agathe. Elle est comme nous tous, fatiguée mais souriante. Je ne m’attarde pas, il va falloir clore la vente.

Mais avant, je veux saluer Shadi. Il est là, derrière sa table recouverte de feuilles calligraphiées. Il parle avec une jeune fille. Depuis ce matin, j’ai vainement cherché un moment pour lui parler. Mais là je ne peux pas l’interrompre, alors je regarde et j’écoute. Il parle des différents styles de calligraphie, ses gestes sont précis, lents.

Je le revois ce matin, écrire nos panneaux signalétiques à l’encre bleue : le doux tracé du pinceau sur la feuille. J’avais tout de même réussi à demander : C’est le même alphabet en arabe et en pachtou ? Katell m’avait répondu oui, à quelques lettres près. Shadi, lui, se taisait, concentré sur le mot  “goûter”.

Shadi et la jeune fille continuent. Elle trace des lettres de l’alphabet latin sur une feuille, demande si les styles portent des noms. D’autres, à la table, s’appliquent à suivre les modèles.

On m’interrompt. Je file. Il reste tant à faire : lancer le concert, commencer le rangement, dire au revoir.

Dimanche soir et lundi, je suis encore dedans : les comptes, la com’. Les gens étaient contents, on a récolté beaucoup d’argent, nous sommes soulagées.

La nuit dernière, je ne dors pas. Ressurgissent le visage de Shadi, celui de cette jeune fille, et leurs mots.

Cette nuit, j’ai su pourquoi j’avais fait tout ça. Pour ce moment-là, cet instant entre Shadi et cette jeune fille. Cette rencontre, ce partage.

Et j’ai su aussi ce que je voulais lui dire, à lui, et aussi à Sadig, Aman, Aliou et tous les autres : je voulais leur dire Bienvenue.

Jessie Magana

© photo  Sandra Le Guen