Si !

On vivait là.
Il y avait du soleil et de l’ombre.
Sur cette rive du fleuve.
Quelque chose s’est arrêté.
Quelque chose a commencé.
On nous a effacés.
D’abord un par un.
Puis par dix.
Décimés.
J’ai cru à l’autre côté du fleuve.
Je t’ai pris par la main et on a marché.
Roulé, tangué, trébuché.
Empoussiérés. Affamés. Submergés.
Pour ne pas être effacés.
Un jour on retournerait là-bas.
Vers le soleil et l’ombre.
Enterrer nos morts et semer nos terres.
Mais avant, il fallait fouler d’autres sols.
Et traverser le fleuve.
On s’est cherché un endroit.
On a trouvé deux murs avec une fenêtre.
Tu avais même peur des oiseaux qui se posaient là.
On ne parlait plus du tout.
J’allais partout pour qu’on écrive nos noms.
Pour qu’ils ne s’effacent pas.
On traçait des mots dans la poussière.
Tu portais un manteau de vent.
On s’est posés là. Bringuebalants.
Il y avait de l’ombre et du soleil, une bâche.
Des gens qui disaient non.
Nos gueules matraquées.
Des gens qui disaient si.
Nos bouches rassasiées.
Non. Si. Non.
Et ceux qui disaient non.
Barbelaient nos chairs.
Et ceux qui disaient si.
Réchauffaient nos ventres.
Ils sont entrés dans notre coin de mur.
J’ai dû lâcher ta main.
Ils ont dit non.
Ils ont dit si.
Ils m’ont dit non.
Mis dans un avion.
Ils t’ont dit si.
Et toi tu es d’ici.
Le fleuve se traverse dans les deux sens.
L’ombre et le soleil tournent sur la terre.

Hélène Vignal
Dessin de Magali Attiogbé