Journal des pierres

Une semaine à la porte de la Chapelle

Vendredi 10 janvier

C’est le soir.

Une dernière connexion sur Facebook. Je découvre des photos postées par le collectif Solidarité Migrants Wilson. Des pierres installées sous le pont porte de la Chapelle, là où les exilés s’abritent en attendant de pouvoir entrer dans le centre humanitaire saturé. Parmi ces photos un peu floues de blocs de pierres éclairés par la lumière jaune verte d’un réverbère, un homme regarde l’objectif, calmement. Il est assis entre trois pierres.

La pose de ces pierres, là, est d’une froide hostilité.

Imaginer les corps qui se glissent entre les pierres, pour un peu de repos.

Samedi 11 février

Les pierres m’obsèdent.

J’écris un mail inquiet à une adjointe de la Mairie de Paris qui nous avait reçus en janvier avec le collectif P’tit déj à Flandre, suite à notre communiqué de presse sur les violences et harcèlements policiers subis par les exilés, la confiscation des couvertures et duvets confisqués par cette même police puis jetées par la voirie de la ville de Paris.

Je lui décris la situation, je lui joins les photos du collectif Solidarité Migrants Wilson.

Je l’interroge.

Qui a pu prendre cette décision d’installer ces blocs de pierres ?

En fin d’après midi il y a un rassemblement devant le tribunal de Bobigny, pour protester contre l’agression policière et le viol subi par Théo.

Les violences institutionnelles en miroir.

Dimanche 12 février

En début d’après midi, je me rends porte de la Chapelle. J’aperçois beaucoup de personnes devant le camp humanitaire. Je m’approche, une distribution de nourriture a lieu à l’arrière d’un camion, portes grandes ouvertes, une longue file d’hommes attend. J’interroge une bénévole à l’entrée du centre. « Non je ne sais pas quelle association distribue ces repas. Non, il n’y a pas d’accueil de jour aujourd’hui. Non je ne sais pas où sont les pierres. » Je reste un moment en observation, le long des grilles du centre s’alignent des cabanes en couvertures et en carton, minuscules, de quoi s’allonger. Un exilé entrouvre des pans de tissus, discute avec un ami à l’intérieur de ce refuge, lui glisse une barquette de nourriture.

Je traverse le carrefour, marche vers les pierres. Je suis impressionnée par la taille de ces blocs. Je passe à côté d’un groupe d’hommes qui me semblent être d’Afrique de l’Est, ils me saluent.

J’aperçois des couvertures en boules, duvet entre les pierres, des manteaux, un tabouret. Les personnes ont commencé à se réapproprier l’espace.

Un homme se lève d’entre les pierres et vient me serrer la main, son visage est doux. Il écarte les bras, montre l’espace autour de lui et dit : « The police… ».

Je rentre chez moi et écris la trame d’un communiqué de presse pour le collectif P’tit déj à Flandre. Revu, corrigé par les compagnes de petits-déjeuners et accompagné de photos, nous le diffusons, cosigné avec le collectif Solidarité Migrants Wilson qui a lancé l’alerte.

Pendant ce temps, Carole Chaix se rend sur place et dessine ce drôle de cirque comme elle dit, assimilant la structure du centre à un chapiteau. Elle dessine un jeune homme qui lui confirme que les policiers étaient sur place pendant la pose des pierres. Ce jeune homme a de la compassion pour les exilés massés sur le trottoir d’en face. Il les observe et dit à Carole : « Tu sais, c’est pas facile pour moi non plus, je suis précaire ».

Pour l’instant, on se dit que ça doit être la préfecture de police qui a pris cette décision.

Lundi 13 février

Je regarde mes mails en espérant une réponse de l’adjointe à la Mairie.

Parmi les réactions de nombreuses personnes j’observe que pas mal d’amis auteurs s’émeuvent de ce qu’il se passe.

Derrière ce geste il y a des ordres, des gens qui obtempèrent, obéissent ou surenchérissent. Derrière ces pierres il y a quelqu’un qui a eu l’idée, quelqu’un qui a fait une note de service, quelqu’un qui l’a relue, signée, contresignée, quelqu’un qui a commandé et quelqu’un qui a payé ces pierres, quelqu’un qui les a livrées, quelqu’un qui a conduit le camion et manipulé les pierres, sûrement avec un bras élévateur. Il aurait suffi qu’un ou deux disent non, rusent, résistent, freinent, “travaillent mal” ou trop lentement pour que, peut-être ils aient une ou deux nuits possibles sous la tente. L’abject est un système. C’est un système auquel nous pouvons tous nous faire prendre. Un système qui dilue les responsabilités, anesthésie les consciences, anéantit tout risque de remords. Pour aboutir à cela il a fallu être nombreux, pas forcément mal intentionnés. Juste obéissants.

Hélène Vignal

En privé, je leur propose de collecter des textes signés de leurs mains.

Une journaliste de l’Express a écrit un article. Elle a longuement échangé avec une bénévole du collectif Solidarité Migrants Wilson, elle a appelé Emmaüs qui gère le centre humanitaire, puis la Mairie de Paris. Qui a affirmé avoir pris cette décision.

Je reçois ce texte de Cécile :

Il y avait la nuit.
Il y avait le froid.
Il y avait le désarroi, la douleur.
Depuis ce week-end, sous le pont, porte de La Chapelle, il y a des pierres.
Et avec ces pierres, la barbarie*.

* Barbarie, synonymes : inhumanité, atrocité, bestialité, cruauté, férocité, insensibilité, monstruosité.

Cécile Roumiguière


Je relis l’article de l’Express. La mairie se défend d’avoir une attitude hostile, que les pierres ont été posées en prévisions de travaux. La mairie dit aussi avoir mis les exilés à l’abri, et avoir réussi à gérer le flux des personnes en attente autour du centre. Ce n’est pas du tout ce que j’ai vu hier autour du centre humanitaire… Hier à la porte de la Chapelle, c’était le chaos.

Jane du collectif P’tit déj à Flandre lance l’idée de se retrouver à 18 heures devant les pierres pour montrer notre soutien aux exilés et notre désaccord avec ces pratiques.

Tard ce soir, je reçois un autre texte, signé de Thomas Scotto, “Faire Bloc”.

Tard ce soir, mon amie Charlotte va faire une maraude autour du centre humanitaire avec Hocine.

Mardi 14 février

Je reçois une réponse de l’adjointe à la Mairie. Elle me répond sur différents points abordés lors de notre réunion de janvier. S’attarde sur les corbeilles de rue. Mais pas un mot sur les pierres. Rien.

Florence Koenig passe me voir à l’atelier. « Tu sais des pierres, il y en a partout à Marseille. Mais ils les ont mises pour les Roms ».

Jane raconte le rassemblement qui a eu lieu hier soir.

C’est une question de lieu, de sol, de territoire. Il s’agit de l’espace qui constitue un abri. Il est situé au bord des boulevards extérieurs Porte de la Chapelle, près du nouveau centre d’hébergement où des cohortes de réfugiés attendent une admission. Pour s’abriter de la pluie, ils occupent un petit espace sous un pont. En face, juste en face du haut mur que les Roms escaladent pour rejoindre leur camp de fortune. Côte à côte, mais sans relation.

Et de gros blocs de pierre ont été posés sur cet abri pour que celui-ci n’en soit plus un. Il fallait que la Puissance Publique reconquière cet espace, avec les moyens qu’on imagine, l’argent que ça coûte, la mobilisation du personnel. Le sang ne fait qu’un tour et cinq petites nénettes organisent un rassemblement. Pas beaucoup réfléchi, le sang à la tête. Mais quelque chose d’impérieux. On viendra donc signifier autre chose. Nous sommes une petite assemblée d’une cinquantaine de personnes. Du thé bien sucré, des gâteaux, des dattes, des œufs durs, un bon minestrone. Il me dit qu’il vient d’Érythrée, qu’il est passé par la Libye, que là, on l’a battu, détroussé, mis en prison. Qu’il a réussi à passer par l’Italie, qu’il est à Paris depuis un mois, là sous cet abri. Quand on lui demande pourquoi il n’a pas pu rentrer au centre de la Chapelle, il hausse les épaules, a essayé, n’essaye plus. Il sort de sa manche, bien roulée, sa convocation pour instruire sa demande de réfugiement. C’est pour demain, « ma vie va changer », dit-il. Il n’a pas de téléphone, n’a pas pu appeler sa femme depuis un mois. « We hope for you », dans mon pauvre anglais. On aimerait quand même voir le visage de la Puissance Publique.

Un tailleur de pierre est venu avec nous. Il voulait graver les pierres du nom de ces personnes. On ne l’a pas fait, on a craint que ça se retourne contre eux, que les OQTF* pleuvent.

Cet espace-là, la puissance publique ne l’avait pas totalement reconquis, puisque les réfugiés se glissent entre les pierres, y placent leurs affaires (comment font-ils pour dormir ?). C’est leur lieu, les pierres coupent un peu le vent. Un espace où quelque chose s’échange, s’ouvre, se partage. Pas un territoire. Ils redonnent au territoire de la Puissance Publique la dimension du lieu.

On a quand même réussi à déplacer deux pierres. C’était joyeux. Ça a dégagé à peu près trois m2 au sol. Cet espace-là s’appelle la France et nulle part ailleurs.

Jane Sautière

* OQTF Obligation de Quitter le Territoire Français

Je reçois des textes de Ghislaine Roman, Benoit Broyart, Julia Billet.

Chacun à sa manière s’exprime sur cette affaire, mais surtout sur la difficile politique d’accueil dont fait preuve notre pays depuis des mois.

Mercredi 15 février

Ma chère Judith

J’ai lu ton message.
J’ai vu les images.
J’ai lu et relu ton message, encore.
Il m’a fallu ce temps pour te répondre.
Parce que
Que te dire ?
Que dire ?
Le temps est aux pierres.
Je ne sais pas si tu le sais mais une partie
de ma famille a un jour quitté l’Aragon
pour trouver en France une vie meilleure.
Ils n’étaient pas réfugiés politiques.
Ils avaient simplement le ventre creux.
Ma grand-mère est toujours de ce monde.
Et elle me raconte.
Les pierres de leur chemin.
Et les morts sur le chemin.
Les mêmes hier. Les mêmes aujourd’hui.
J’ai visité récemment le Mémorial du Camp de Rivesaltes
Un camp d’internement,
perdu sur une lande de pierres,
qui a vu défiler la cohorte des vaincus :
républicains espagnols, troupes coloniales, juifs, tsiganes,
communistes, anarchistes, soldats allemands, harkis
… et jusqu’en 2007 des étrangers expulsables.
Une partie de ma famille a été internée dans un camp similaire,
non loin de Carcassonne.
Je viens de là.
Des pierres.
J’ai une grande affection pour les pierres.
Qui portent en elles une mémoire.
Le souvenir de ce lent cheminement.
De la montagne, à la poussière.
Mais contrairement à elles,
il semble que jamais
Nous n’apprenions rien.
Il me semble parfois
que nous sombrons,
lestés par tout ce poids,
tout ce que nous entassons
au fond de nos poches.
Et je t’avoue
que je ne sais pas comment
nous pourrions soulever ces pierres.
Si ce n’est en les jetant
à ceux qui les ont posées là.
Cette réflexion,
L’idée que nous faisons des choix,
Que nous sommes responsables,
Qu’il n’appartient qu’à nous de décider ce que sera demain,
je la porte depuis des années
entre indignation et amertume,
dans la grotte où je me réfugie pour écrire.
Et pour l’instant,
je n’ai rien trouvé de mieux
pour sauvegarder un peu de légèreté.
C’est peu. C’est rien.
Ce ne sont que des mots. De belles idées peut-être obsolètes.
Mais c’est comme ça que j’arrive à garder
un semblant d’équilibre.
Sans quoi je cesserais d’écrire pour les enfants d’aujourd’hui
et les adultes de demain.

Ma chère Judith
Je ferai tout pour que demain change.
À la mesure de mon cœur.
Je t’embrasse.

Stéphane Servant

Jeudi 16 février

Ce matin, le collectif Solidarité Wilson s’est vu interdire la distribution de petits-déjeuners aux abords du centre. Les policiers parlent d’un arrêté préfectoral, agitent un papier. Ils adressent deux amendes aux membres du collectif pour stationnement interdit. C’est une des méthodes utilisées par le gouvernement pour dissuader les bénévoles. C’est la quatrième amende de 135 € pour ce petit collectif qui reçoit des dons de 5, 10 € en moyenne. Les gens donnent de l’argent pour aider à offrir un petit-déjeuner aux réfugiés, et cela sert à payer des amendes…

Cette technique est massivement utilisée à Calais, maintenant et à l’époque de la jungle, où les enseignants volontaires de l’École du Chemin des Dunes étaient continuellement verbalisés.

Le collectif s’installe réellement beaucoup plus loin que d’habitude, et ce sont quand même 300 personnes qui viendront jusqu’à eux prendre un thé.

Milieu d’après midi, le collectif Solidarité Wilson s’est renseigné auprès de la préfecture. Cet arrêté n’existe pas. Les policiers déclarent donc interdit quelque chose qui ne l’est pas ?

Vendredi 17 février

Ce soir, nous nous réunissons avec le Collectif P’tit déj à Flandre. Nous parlons des pierres, évidemment, du rapport à la mairie, à la préfecture de police…

Clarisse du Collectif Solidarité Wilson devait se joindre à nous. Finalement, elle ne sera pas là, trop épuisée après cette semaine particulièrement tendue.

Demain matin a lieu un nouveau rassemblement à la porte de la Chapelle pour dire le droit à la solidarité, et montrer du soutien au Collectif Solidarité Wilson et aux réfugiés.

Fred et Richard, deux tailleurs de pierres sont présents. Suite à la pose des pierres, ils veulent faire une action.

Cœurs de pierre et solidaires : face à la mise en place le 12 février de blocs de pierres sous le pont de Paris à la porte de la Chapelle pour empêcher des réfugiés de trouver un espace abrité, nous, gens de métiers, tailleurs de pierre, graveurs et sculpteurs, professionnels travaillant à la restauration et la conservation de notre patrimoine bâti, artistes et plasticiens participant au rayonnement de la culture française, considérons que cet acte est indigne des valeurs de fraternité universelle auxquelles nous sommes attachées et que les pierres sont faites pour bâtir des ponts et non pas des murs. En concertation avec les associations de soutiens et les réfugiés, nous nous réservons de droit et l’obligation morale, de mettre nos compétences et nos savoir-faire à leur service afin d’interpeller l’opinion publique sur cet état de fait et plus généralement sur la situation dramatique des migrants. Nous sommes gens de la pierre. Nous sommes des bâtisseurs d’espérances mais nous l’avons trop souvent oublié… La pierre est notre maîtresse ; nous savons la magnifier afin de la rendre parfaite pour qu’elle trouve sa juste place dans l’édifice. N’en faisons pas une catin au service de l’avilissement et du rejet.

Fred Thibault

Fred parle de ses idées, comment intervenir sur ces blocs, pour en faire une sorte de monument, pour frapper l’opinion publique ?

Nous sommes tous d’accord en tout cas sur l’idée que les exilés doivent participer à l’élaboration du projet, soient d’accord, et soient écartés, mis à l’abri en cas d’intervention policière pendant ce happening lithique, comme l’appelle Fred.

Il parle de la similitude entre ce champs de pierre et un cimetière. Mais oui, un cimetière… comment c’est image ne m’est-elle pas parvenue plus tôt ?

Samedi 18 février

Ce matin, avec un beau soleil, le rassemblement a lieu devant le centre humanitaire pour une grande distribution de petits-déjeuners, avec pancartes, gâteaux… Une soixantaine de personnes sont là. La police n’intervient pas.

Cette après-midi, je découvre les images de cette manifestation a Barcelone, où 160 000 personnes sont descendues dans la rue pour réclamer l’accueil des réfugiés que l’Espagne accueille dès maintenant les milliers de réfugiés qu’elle s’était engagée à recevoir en 2 015.

Ces images laissent rêveur.
J’ai l’impression qu’ici aussi les gens sont touchés et attendent mieux de nos élus.
Après les couvertures arrachées, jetées
les dispersions,
les intimidations,
la criminalisation de la solidarité,
les mineurs à la rue,
Que nous faudrait-il de plus pour manifester notre colère ?

L’état d’urgence nous a-t-il rendus muets ? A-t-il réussi à nous figer, nous paralyser ? Depuis la répression des manifestations de la loi travail, j’ai peur de la police. Je ne dois pas être la seule.
Les poursuites en justice de personnes solidaires avec les réfugiés à de quoi intimider aussi.

Jusqu’où tout cela va-t-il aller ?

Pour Encrages, texte et dessins de Judith Gueyfier