Mémoire de pierre

Des pierres sous un pont.
Des pierres plutôt que des corps.
Des pierres,
inertes comme des pierres tombales.

Pourtant, elles sont belles, ces pierres. Belles en elles-mêmes et bonnes à transformer. À tailler, à sculpter, à transformer en oeuvres d’art.

A-t-on jamais vu une pierre laide ?

Ce sont les intentions des hommes qui sont laides.

L’humain est doué pour la cruauté, la bêtise, l’abjection, il y fonce tête baissée, la conscience anesthésiée, la mémoire atrophiée.

La peur de l’autre lui fait perdre son sens commun.

Sans sourciller, il transforme les pierres des cathédrales en verrues, en furoncles, en taches blêmes, et hausse les épaules.

– Non mais quoi ? On est chez nous, on fait ce qu’on veut.
– C’est quoi le problème ? Hein ?
– On n’a écrasé personne.

Ont-ils pris toute la mesure de leur décision ceux qui, de leurs bureaux débordant de paperasse, ont fomenté le transfert de ces pierres ?

Honte sur eux d’avoir pensé “anti” plutôt que “accueil”, “fout le camp” plutôt que “fraternité”.

Savent-ils que l’humiliation marque au fer rouge ceux qui en sont victimes ?

Ces réfugiés sont le levain de demain.

Certains grandiront ici, iront à l’école de la République, travailleront à nos côtés, se marieront, feront des enfants, seront enterrés dans cette terre.

Et ils se souviendront, et leurs enfants et les enfants de leurs enfants après eux, de ce sinistre éboulis saluant leur arrivée dans notre beau pays de France, leur pays.

Triste entrée en matière.

Marie Sellier