Des jours marqués de pierres sombres

Il y a des jours marqués de pierres sombres.

Des premières pierres qui détruisent les édifices trop fragiles.

Il y a des jours où je ne voudrais pas être une femme, un homme de la famille de ceux qui ont jeté ces blocs rocheux là, juste à cet endroit, là où des femmes et des hommes qui n’ont pas de toit viennent s’abriter, se protéger du froid, de la pluie et de l’absence de regards.

On a déposé des pierres sous les piles d’un pont. On a jonché le sol de monolithes aux angles crus ; on a voulu éradiquer un espace pour en faire un non lieu, pour lapider la terre, à corps perdu. On a joué d’une roche deux coups : éloigner ceux qui se sont arrêtés quelque part pour espérer retrouver une vie et les anéantir de tant de rudesse.

On a offert un visage de pierre au bord de Seine. La Seine qui se souvient de toutes ces femmes et tous ces hommes sans vie qu’elle a transportée, un jour lointain d’octobre. Elle ne peut oublier ces corps étrangers. On avait cette fois aussi donné un ordre, aussi dur que le roc. Un ordre auquel des On ont obéi. Le Seine peut en témoigner. Elle n’a jamais pu perdre ce souvenir.

Qui donc est ce On qui pierre à pierre déconstruit notre monde, d’un siècle à l’autre ?

Au paléolithique, les humains ont découvert le feu, ce feu qui rapproche, qui apaise et nourrit. Quel âge traversons aujourd’hui ? Que diront ceux qui dans quelques siècles retrouveront des images de ce dessous de pont condamné à condamner de froid, de tristesse et de colère des femmes et des hommes qui se heurtent dans leur sommeil à des murs plus rêches que le cœur de ces On ?

Parce que la nuit, se retrouver sous ce pont, c’est encore une issue, malgré les blocs rugueux, impitoyablement froids, calleux, inflexibles ; malgré l’insensibilité de ces On qui n’ont pu coller ces minéraux les uns contre les autres, parce que la pierre a beau être taillable et corvéable, elle reste irrégulière et indomptée. On ne colle pas si facilement des rocs l’un contre l’autre. Ou alors on construit des murs, briques et parpaings. (D’aucun espère séparer un même continent d’une longue muraille sans faille. Et On s’insurge tous contre une telle idiotie.). Alors les femmes et les hommes se glissent, le corps plié, entre deux montagnes et y font leur lit, éloigné.e.s les uns des autres mais encore ensemble malgré la rage de ces On à les séparer, à les isoler, à les noyer dans l’indifférence. Des tissus forment des nids de fortune et le dessous du pont continue à entendre battre des cœurs.

Mais pour combien de temps encore ?

Je voudrais que les mots poussent ces caillasses à la baille. Je voudrais que les mots prennent ces femmes et ces hommes dans leurs bras et leur chantent les chansons de toutes les enfances.

Je voudrais que les mots ôtent les masques de ces On qui décident. Et de ceux qui obéissent, parce qu’il faut bien vivre, parce que la vie est si dure, aussi dure que la pierre. Mais pas tout à fait pourtant. Je voudrais que les mots leur rendent l’envie de justice, de justesse.

Je voudrais que les mots éloignent la haine et l’oubli et la mort.

Et brisent les rochers sous les ponts de Paris.

Je voudrais que les mots prennent soin de ces femmes et de ces hommes inconnus, étrangers, éloignent leurs peurs et leur rappellent que nous sœurs et frères humain.e.s nous sommes plus solides que l’écorce de la terre quand nous allons ensemble. Je voudrais que les mots rappellent à chacun de nous comme la vie mérite notre profond respect et aussi notre amour.

Julia Billet
Dessin de Magali Attiogbé