Dessins précaires

 

1 février, 7h31, Métro Mairie des Lilas. Un homme dort, allongé à même le sol.

Mardi matin, Julien Denormandie, secrétaire d’état à la cohésion des territoires, affirmait sur France Inter que seul une cinquantaine d’hommes isolés dormaient dehors en région Île de France.

Métro Mairie des Lilas…
… Puis Pyrénées. C’est dur de dessiner ces personnes, j’ai la main qui tremble.

Julien es-tu sérieux?

Pas cinquante dans un quartier, dans un arrondissement ou dans tout Paris, non, dans toute la région !

Ce matin j’étais tellement en colère que je me suis arrêtée plusieurs fois sur mon chemin pour dessiner ces personnes que tu méprises.

Je n’ai pas dessiné toutes celles que j’ai vues, juste quelques unes. Mais à chaque fois en pensant à toi.

Si tu veux un chiffre, j’ai compté pour toi le nombre de tentes le long du canal à Jaurès : 56.

Et à la distribution de petits déjeuners à laquelle je me suis ensuite rendue, il y avait encore une quarantaine de personnes, toutes précaires, beaucoup SDF.

Tu veux qu’on continue à compter ?

Alors dire ce genre de chose c’est de la bêtise ou c’est un petit calcul politique sale et moche ?

En tout cas cela ne fait pas de toi quelqu’un de brillant, ou de malin, mais quelqu’un d’inapte à sa fonction (mais tu n’es pas tout seul).

À chaque fois que je regarde des personnes qui vivent à la rue, je me dis qu’ils ont tous été des petits bébés, des enfants, que tous ont reçu de l’amour, peut importe leur histoire, ils ont été aimé, avant cet isolement et cette précarité.

Je n’aime pas passer à cet endroit, car il y a toujours, toujours eu des personnes qui dorment là, sur les grilles d’où sort de l’air chaud.
Dessins réalisés sur la distribution de petits-déjeuners par le collectif “P’tit déj à Flandre”, collectif dont je fais partie. Chaque matin, depuis l’été 2016, un petit-déjeuner est offert aux réfugiés qui dorment à la rue ou qui sont très précaires, ainsi qu’à toutes les personnes qui en ont besoin.
Ce collectif est né à quand il y avait plus de 3000 exilés qui campaient sous le métro aérien entre Jaurès et Riquet. 200 personnes en font partie. Nous distribuons aussi de l’information (cours de français, aide juridique, produits d’hygiène, sous-vêtements, duvets…).

Le ton de mon texte est volontairement provocateur, avec l’emploi de ce “tu” réducteur pour s’adresser à un représentant de l’état. C’était ma manière d’attaquer et de contrer sa légèreté et son mépris.

Texte et images Judith Gueyfier